Jean-Baptiste Limare, fondateur et CEO de Korint

« Sans une modernisation des fondations Tech, l’IA ne pourra pas se déployer en assurance »

Publié le 24 septembre 2026 à 9h00

Jean-Christophe Manuceau   La Tribune de l'Assurance  Temps de lecture 4 minutes

Fondée en 2022 par Jean-Baptiste Limare, ancien d’Admiral, Korint développe des outils de gestion de portefeuilles d’assurance IARD pensés pour s’intégrer aux systèmes existants plutôt que les remplacer. Le dirigeant détaille la stratégie de sa jeune pousse et sa lecture des mutations en cours liées à l’IA.

Pouvez-vous présenter Korint et raconter l’origine du projet ?

J’ai passé huit ans chez Admiral, en Grande-Bretagne puis en France, où je lançais des business units dédiées à l’assurance auto innovante. À chaque nouvelle filiale, je cherchais un outil de gestion adapté – il n’y en avait pas, donc je le reconstruisais sur-mesure avec des consultants. Je l’ai fait quatre fois en sept ans : c’est l’origine de Korint. On s’est lancés en 2022 pour permettre de déployer vite de nouveaux portefeuilles d’assurance. Aujourd’hui, nous sommes 22 salariés, et nous avons réalisé deux levées de fonds en 2022 et 2024, pour 7 M€ au total.

Concrètement, que proposez-vous à vos clients ?

Nous vendons une suite d’outils qui couvre toute la vie d’un portefeuille, de la souscription au sinistre, de façon modulaire. C’est ce que j’appelle le make and buy : on ne demande pas à nos clients de tout refaire, on vient s’intégrer au-dessus ou à côté de l’existant. Vous voulez migrer un portefeuille, on le fait ; vous voulez juste moderniser l’expérience utilisateur sans migrer, on sait aussi le faire.

Qui sont vos clients, et en quoi vous différenciez-vous d’un acteur comme Shift Technology ?

Korint n’est pas directement concurrent de Shift. Nous servons le marché à partir d’un million d’euros de primes : des courtiers en phase de bascule vers la délégation, et de grands groupes sur des besoins d’innovation ou de déploiement rapide. On ne parle jamais au client final. Chez Shift, ils optimisent des portefeuilles de sinistres existants en détectant la fraude. Nous sommes plutôt sur l’outil en temps réel, l’ERP sur lequel les agents travaillent au quotidien – on est vraiment sur le cœur du réacteur.

Sur l’IA, développez-vous vos propres modèles ou vous appuyez-vous sur des solutions existantes ?

On fait les deux. Mais le LLM, c’est presque pas le plus dur – c’est la partie commodity. La vraie difficulté, c’est d’intégrer l’agent dans des processus métiers très spécifiques. Exemple : un permis de conduire flou n’appelle pas la même vigilance selon qu’il s’agit d’une mère de famille de 45 ans dans un quartier calme ou d’un conducteur de 19 ans à 4 heures du matin un samedi. C’est le contexte qui rend un agent IA fiable à l’échelle. Sur un module documentaire que nous avons déployé, 60 % des utilisateurs choisissent de télécharger leurs documents en premier : ça fait gagner 20 % sur le temps de souscription, et 15 % de conversion en plus et une baisse des résiliations de 26 % à trente jours.

Où en est le marché de l’assurance dans l’adoption de l’IA aujourd’hui ?

Beaucoup de discours, encore peu de déploiements à grande échelle. Mais en 2026, pour la première fois, des affaires se sont jouées sur des fonctionnalités IA – un courtier a dû déployer en urgence un parcours de sinistre AI first, à la demande directe d’un client final. Il y a dix-huit mois, 0 % de notre pipeline parlait d’IA ; aujourd’hui, c’est plus de 75 %. Je vois trois directions : l’automatisation des tâches, une meilleure sélection du risque grâce aux LLM, et, à terme, la fin du formulaire de souscription au profit d’échanges conversationnels entre assurés et assureurs.

Cette bascule vers l’IA soulève-t-elle, selon vous, un enjeu de souveraineté pour l’assurance européenne ?

C’est un sujet qui me taraude. La Tech représentait environ 1 % de la prime dans les années 2000-2010 ; elle en représente aujourd’hui 2,5 à 5 % et bientôt pas loin de 10 % des primes, soit des dizaines de milliards d’euros en Europe. Si cette valeur est captée par des acteurs non-européens, c’est toute la compétence de conception de produits d’assurance compatibles IA qui s’échappe. Sur un salon Tech à Londres, il y a douze mois, sur 50 exposants 8 seulement venaient de l’Union européenne, et on était les seuls sur notre verticale. Si on n’y prend pas garde, dans vingt ans, ce sont les Américains ou les Chinois qui battront les Européens sur leur propre marché.

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