L’intelligence artificielle générative ne remplacera pas les actuaires, mais transformera profondément leur métier. Lors de la table ronde des dirigeants du 25e Congrès des actuaires, plusieurs responsables du secteur ont insisté sur un point : face à des risques de plus en plus interconnectés, l’IA doit devenir un outil d’analyse et de gain de temps, tandis que l’actuaire conserve un rôle clé d’interprétation, de pédagogie et de discernement.
Maîtriser la matière et le métier : voici la phrase qui donne le ton de la table ronde des dirigeants du 25e Congrès des actuaires, qui s'est tenu le 28 mai au Palais des Congrès de Paris. « Il faut sortir du discours anxiogène de l’IA qui remplacerait mon métier », commence Anaïd Chahinian. Pour la directrice générale de Spirica, l’intelligence artificielle générative constitue avant tout un levier de transformation du métier d’actuaire, et non une menace existentielle.
« L’IA générative est bien plus performante que nous pour traiter d’énormes masses d’informations extrêmement vite. On ne va pas se mettre en concurrence », affirme-t-elle. L’enjeu serait plutôt de libérer les actuaires de tâches répétitives et chronophages. « Beaucoup d’actuaires ont le sentiment d’être devenus des comptables sophistiqués. L’IA est un formidable outil pour vous libérer de tout ça », poursuit-elle. Selon la dirigeante, cette automatisation doit permettre aux professionnels de se recentrer sur « la matière actuarielle », l’interprétation des modèles et la compréhension des risques. « Vous ne battrez pas l’IA sur la rapidité à traiter des volumes. Vous la battrez parce que vous maîtriserez les enjeux et que vous aurez du discernement », insiste Anaïd Chahinian. Elle appelle toutefois les actuaires à ne pas délaisser leur expertise technique au profit des seules compétences comportementales. « Oui, les soft skills sont importantes, mais un bon actuaire reste avant tout un très bon technicien. C’est cette maîtrise du métier, de la réglementation et des enjeux qui fera la différence avec l’IA », estime-t-elle.
Un métier exigeant qui se réinvente
Au-delà du gain de productivité, le rôle croissant des actuaires est nécessaire dans un environnement marqué par l’interconnexion des risques. « Nous prenons conscience que nous sommes dans un monde non linéaire, où un risque peut produire d’autres risques », souligne Anaïd Chahinian, citant les interactions entre risques géopolitiques, cyber ou économiques. Dans ce contexte, l’IA générative apparaît comme un outil capable d’identifier des corrélations massives, mais insuffisant pour expliquer les causalités sous-jacentes. Elle ajoute : « L’intelligence artificielle va expliquer des masses de corrélations et l’actuaire, lui, va produire du discernement. »
Même vision du côté de Corinne Cipière, directrice générale de BPCE assurances, qui voit dans l’IA un « amplificateur » des capacités d’analyse. « L’intelligence artificielle permet de tester beaucoup plus de scénarios et de regarder beaucoup plus d’options », explique-t-elle. Mais, selon elle, « c’est l’actuaire, avec son discernement, sa technique et sa capacité de pédagogie, qui peut nous aider à faire sens de toutes ces données ».
La dirigeante estime ainsi que les actuaires pourraient devenir de véritables « ambassadeurs du risque » dans une société confrontée à une complexité croissante. « Il y a encore beaucoup de choses à inventer et à développer », assure-t-elle.
Un libre arbitre à garder précieusement
Les échanges ont également porté sur les risques associés à l’usage massif des IA génératives dans les entreprises d’assurance. Plusieurs dirigeants ont évoqué la mise en place de chartes éthiques, de formations internes et de dispositifs de gouvernance afin d’encadrer les usages. Pour les intervenants, il est nécessaire de préserver la souveraineté des données et de maintenir un contrôle humain sur les décisions. Corinne Cipière souligne la nécessité de « garder son esprit critique à tout moment ».
Le sujet des biais et de l’uniformisation des raisonnements a aussi émergé dans les débats. Franck Le Vallois, directeur général de MMA, a raconté avoir corrigé récemment des copies d’étudiants visiblement rédigées avec l’aide de l’IA générative. « Le bon côté, c’est qu’il n’y avait plus de fautes d’orthographe. Le mauvais côté, c’est que 90 % des copies avaient exactement la même structure », relate-t-il. Pour lui, le principal danger réside dans « la perte du libre arbitre et de l’esprit critique ».
Un constat partagé par les intervenants comme Nicolas Govillot, président du directoire des Assurances du Crédit mutuel : si l’IA transforme déjà profondément les métiers actuariels, la valeur des professionnels reposera plus que jamais sur leur capacité d’analyse, de contextualisation et d’explication des risques.