Alors que la France accélère le développement des centres de données, la multiplication des projets et l’explosion de leur coût mettent sous tension le marché de l’assurance construction. Si les capacités restent suffisantes pendant la phase de chantier, la couverture décennale des infrastructures les plus importantes devient un défi pour les assureurs et les réassureurs. Un déséquilibre qui pourrait fragiliser les entreprises du BTP. Mariane Chevalier, directrice de la construction de Marsh, décrypte l’assurance construction face au gigantisme des projets.
Quelle est aujourd’hui la dynamique du marché des centres de données en France ?
La croissance est considérable. La France dispose actuellement d’environ 850 MW de capacité et pourrait atteindre près de 8 000 MW d’ici 2035, soit une multiplication par près de dix. Cette dynamique s’explique notamment par une électricité relativement compétitive, la volonté politique d’attirer les investissements et les enjeux de souveraineté numérique. Les centres de données constituent ainsi un nouveau relais de croissance pour le secteur de la construction, dans un contexte de crise de la promotion immobilière.
Cette croissance commence-t-elle à mettre sous tension le marché de l’assurance ?
Il faut distinguer les différentes phases de couverture. Pendant la construction, le marché de l’assurance tous risques chantier reste globalement surcapacitaire et les placements ne présentent pas de difficultés majeures. En revanche, la situation se complique après la livraison des ouvrages, notamment pour les couvertures décennales. Alors que les plus grands centres de données représentaient auparavant des investissements de 200 à 300 M€, nous voyons désormais apparaître des projets de 400 à 700 M€, voire 1 Md€. Le marché français de l’assurance construction n’a pas été conçu pour des opérations de cette dimension.
La réassurance peine-t-elle à accompagner cette augmentation des valeurs ?
La responsabilité décennale constitue une spécificité française et représente un marché de niche pour les réassureurs internationaux. Les engagements sont particulièrement longs puisqu’un risque peut être souscrit avant la réception de l’ouvrage, puis couvert pendant dix ans. Le nombre de réassureurs susceptibles d’apporter des capacités reste donc limité. Selon les situations que nous rencontrons, la capacité totale disponible sur ce segment se situe autour de 400 à 450 M€. Face à des projets atteignant 700 M€, voire 1 Md€, cet écart devient problématique.
Quelles conséquences ce manque de capacité peut-il avoir pour les entreprises de construction ?
Les entreprises de construction ont l’obligation de souscrire une assurance de responsabilité décennale et restent juridiquement responsables des dommages relevant de cette garantie. Le contrat collectif de responsabilité décennale (CCRD) permet de compléter les couvertures individuelles, mais les capacités disponibles peuvent demeurer insuffisantes sur les très grandes opérations. Si un sinistre atteint 600 M€ alors que le marché ne peut apporter que 400 M€ de couverture, l’entreprise peut rester exposée sur la partie non assurée. Cette situation pourrait devenir un frein pour les entreprises du BTP souhaitant se positionner sur ces projets.
La concentration géographique des centres de données accentue-t-elle les difficultés des assureurs ?
Oui. Les centres de données doivent être implantés à proximité des points de connectivité, ce qui favorise leur concentration dans certaines zones, notamment autour de Paris et Marseille. Le développement de grands campus, pouvant accueillir une dizaine de centres de données sur un même site, accentue les phénomènes de cumul. Les assureurs et les réassureurs commencent donc à limiter leurs engagements afin de préserver leurs capacités pour de futurs projets. Cette approche doit toutefois être nuancée en responsabilité décennale : deux bâtiments voisins de même conception, construits par des entreprises différentes et reposant sur des fondations distinctes, ne présentent pas nécessairement un risque de cumul d’exposition. En effet, les polices décennales excluent les événements Cat Nat et nous demeurons sur un système de responsabilité.
Quelles solutions envisagez-vous pour accompagner le développement de ce marché ?
La coassurance peut permettre de mobiliser des capacités supplémentaires, mais ses possibilités restent limitées, notamment pour des engagements de dix ans. D’autres mécanismes sont envisagés, comme des polices en excédent permettant d’apporter des lignes de couverture complémentaires. Nous organisons également des échanges avec les assureurs et les réassureurs afin de faire évoluer les solutions disponibles. À terme, cette question pourrait être portée auprès des pouvoirs publics. L’enjeu est de permettre aux capacités assurantielles de progresser au même rythme que la taille et la complexité des centres de données.