Yves Pellicier, président de la Maif, commente la nouvelle vision politique du groupe pour la décennie à venir, laquelle s’inscrit dans la droite ligne des transformations opérées par la mutuelle ces dernières années.
L’assemblée générale des 13 et 14 mai derniers a été l’occasion pour la Maif d’annoncer sa nouvelle vision politique à dix ans. Après une décennie marquée par « l’audace de la confiance », c’est maintenant « le choix du lien » qui va guider le mouvement de l’entreprise. Quels sont les points forts exprimés par ce libellé ?
Le choix du lien, c’est d’abord la révélation de deux années de travail menées avec l’ensemble des acteurs de la mutuelle, salariés, militants et sociétaires qui ont été sollicités pour donner au groupe une nouvelle boussole à dix ans. Nous n’avons pas de boule de cristal, mais c’est notre métier d’assureur que d’essayer de penser le temps long. Il y a d’ailleurs une vraie filiation entre l’audace de la confiance et le choix du lien. Ces dix dernières années, mettre la confiance au cœur du réacteur de l’entreprise Maif nous a permis de faire des choses extraordinaires : nous sommes devenus une mutuelle universelle, avons gagné plus d’un million de sociétaires et sommes passés de 3 à 6 Md€ de chiffre d’affaires sans vraiment faire de croissance externe. En réaffirmant le lien, nous prenons le contrepied politique de certaines tendances qui fracturent la société.
Qu’attendez-vous en matière de traduction opérationnelle pour le prochain plan stratégique de l’entreprise ?
Le prochain plan stratégique qui sera livré en janvier 2027 sera complètement teinté de ce choix du lien. Nous sommes en train de transformer notre métier, de passer d’un rôle de réparateur à celui de «préventeur», voire de régénérateur. C’est ce que nous avons commencé à faire il y a quatre ans avec le dividende écologique. Nous avons voulu comprendre comment nous pouvions rendre la prévention native dans nos contrats et dans le quotidien de nos conseillers. Vis-à-vis de nos sociétaires, faire le choix du lien, c’est aussi réaffirmer des relations humaines d’extrême proximité : proximité physique, mais aussi proximité numérique en maîtrisant ce que nous allons faire avec l’IA.
La Maif a pris la parole dans le débat politique actuel sur la normalisation des liens entre le monde de l’entreprise et le Rassemblement national. Vous ne souhaitez pas inscrire la Maif dans ce mouvement. Pour quelles raisons ?
Pour l’avoir vu mis en place dans d’autres pays européens, nous savons que le programme du RN, est mortifère pour le monde de l’économie sociale et solidaire (ESS) dont se revendique la Maif. Il est également mortifère pour les liens de solidarité et peut être également violent pour le modèle républicain. À la Maif, nous avons fait le choix d’un modèle social et sociétal à l’opposé de ce que peut proposer un parti politique comme le RN. Il est donc hors de question de crédibiliser de quelque manière que ce soit ce genre de programme. Et il ne s’agit pas d’une prise de position de dirigeants, portée par Pascal Demurger en tant que directeur général ou moi-même comme président, mais d’un choix assumé par l’ensemble du conseil d’administration de la Maif.
Le monde de l’assurance est en pleine recomposition. Avec 5 Md€ de chiffre d’affaires, pesez-vous suffisamment lourd pour affirmer votre indépendance dans les dix ans à venir ?
Se dire que la course à la taille n’était pas forcément le bon levier pour survivre est le choix que nous avions déjà fait avec l’audace de la confiance. D’ailleurs, lorsqu’on regarde l’histoire lointaine, on constate que ce ne sont pas les espèces les plus grosses qui ont survécu, à la différence de celles qui se sont mises en capacité de s’adapter. Nous continuons dans cette direction avec le choix du lien.
L’IA bouscule également les certitudes de l’assurance, qu’il s’agisse de l’exercice même du métier d’assureur et des fondamentaux de la mutualisation aux craintes que la technologie fait vivre sur les emplois du secteur. Quelle réponse veut apporter « le choix du lien » de la Maif ?
Depuis ses origines, la mutuelle redistribue la richesse qu’elle crée à ses sociétaires, à ses acteurs internes, à la mutuelle et à la société au sens large. Nous sommes donc en train de regarder cette question des gains de productivité générés par l’IA. Concernant l’emploi, nous avons réaffirmé qu’il n’y aurait aucun licenciement économique lié à l’IA. Nous voulons aller chercher le meilleur de ce que nous pourrons tirer de la technologie, tout en préservant notre singularité et notre souveraineté. C’est pour cela qu’une partie de l’IA reste développée en interne.
Sans oublier les liens historiques que la Maif entretient avec le monde de l’Éducation nationale, où en êtes-vous de l’évolution de la gouvernance pour l’adapter à la représentation d’un sociétariat complètement ouvert sur l’extérieur ?
Le monde de l’Éducation représente aujourd’hui un peu plus d’un tiers du sociétariat de la Maif. Il reste majoritairement représenté au conseil d’administration où, sur 24 administrateurs, 6 ne sont pas issus de ce terreau. Cette question du renouvellement se pose en continu. Tous les deux ans, un tiers du conseil d’administration est soumis à réélection. Nous allons chercher des candidatures extérieures dont le collectif a besoin. Cette année, nous avons eu 61 candidatures, qui vont du profil d’énarque à celui de cadre dirigeant d’une entreprise du CAC 40. Nous voyons également que le digital peut nous amener à retrouver du lien avec nos millions de sociétaires et nous essayons de les fédérer au sein d’une communauté active pour voir si, demain, nous pouvons leur donner davantage de responsabilité.
La gouvernance mutualiste s’articule autour du pouvoir politique du conseil d’administration et de son président d’un côté, et le pouvoir opérationnel de la direction générale de l’autre. À la Maif, le directeur général est pourtant très « politique », comme le montre le contenu des interventions médiatiques. Comment s’organise la répartition des rôles entre vous ?
À la Maif, nous parlons d’un collectif de gouvernance constitué de 24 administrateurs et des 7 membres de la direction générale. Ce qui nous permet de prendre le temps de l’échange en amont des décisions du conseil d’administration. Il n’y a donc pas de problème de répartition de responsabilité ou de prise de parole puisque tout cela est construit collectivement. Quand nous faisons un choix, ce choix est partagé et assumé.
Le lien entre un assureur et ses assurés c’est actuellement beaucoup la question des tarifs et du pouvoir d’achat. Comment vous saisissez-vous de cette question de l’accessibilité de l’assurance ?
Nous assumons la responsabilité d’organiser les solidarités au sein de notre communauté. Chaque sociétaire doit prendre conscience de ce qu’il amène en termes de risques ou d’opportunités. Voilà pourquoi nous essayons d’expliquer au mieux le mécanisme des augmentations tarifaires et de sensibiliser à l’impact du comportement pour limiter les risques. D’autant qu’à la Maif, nous avons une tradition de modération et calculons le tarif au plus juste : l’objectif est d’avoir un ratio combiné qui se promène entre 98 % et 102 %. Ce qui, pour l’assureur que nous sommes et dans la période que nous vivons, n’est pas si évident que cela. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons des hausses de cotisations qui sont d’abord adressées aux flux, et que le stock va rattraper dans le temps afin de lisser les augmentations. C’est un choix assumé, un peu atypique au regard de certaines pratiques promotionnelles que nous voyons sur le marché.