Intelligence artificielle

Comment les assureurs s'infiltrent dans ChatGPT

Publié le 20 août 2026 à 9h00

Jean-Christophe Manuceau   La Tribune de l'Assurance  Temps de lecture 11 minutes

Comparateur, courtier ou mutualiste : depuis avril 2026, lesfurets, April, Maif et Leocare ont chacun ouvert une application dans ChatGPT, avec des ambitions différentes. Devis, souscription ou prévention : le secteur teste un nouveau canal conversationnel.

Le mouvement est allé vite. Six mois après l'ouverture par OpenAI de son catalogue d'applications tierces, en octobre 2025, les premières offres d'assurance apparaissent sur ChatGPT avec l'Américain Insurify et l'Espagnol Tuio comme précurseurs : le marché français embraye rapidement. Lesfurets ouvre la marche le 16 avril, avec une application qui transforme quatre questions en un widget d'estimation tarifaire, avant un renvoi vers le site pour finaliser le devis. Deux mois plus tard, à quarante-huit heures d'intervalle, April et Maif dévoilent chacun leur propre lecture du canal conversationnel – l'un pousse la logique jusqu'à la souscription en ligne, l'autre s'y refuse explicitement. Leocare, de son côté, mise sur le devis auto à partir de la plaque d'immatriculation. Entre ces quatre initiatives, un même constat : l'assurance ne peut plus ignorer ce nouveau point d'entrée. Mais la manière de l'occuper varie du tout au tout, comme le confirment Christophe Dandois, cofondateur de Leocare, et Romain Liberge, directeur marketing et design du groupe Maif.

Jusqu'où aller ?

« Nous ne raisonnons pas en catalogue de fonctionnalités mais en critères d'utilité pour le sociétaire. Un service a sa place dans cet environnement s'il est utile et s'il rend un savoir concret », résume d'emblée Romain Liberge. Sur ChatGPT, Leocare permet « à partir de la plaque d'immatriculation, d'aller jusqu'au tarif », précise Christophe Dandois. Le client est ensuite réorienté : « Il rebascule sur le site, ou on l'invite plutôt à aller vers l'appli. » Reste la question de la souscription complète. Le cofondateur de l'AssurTech ne l'exclut pas : « Techniquement parlant, amener le client jusqu'au bout de la souscription, c'est un détail, un détail technologique », glisse-t-il, avant de nuancer : « De là à investir jusqu'au bout du parcours, je pense qu'on le fera, mais dans quel délai je ne sais pas encore. On va d'abord regarder les chiffres pour bien segmenter le profil, et on fera notre choix d'investissement après. » Il va jusqu'à imaginer une tarification spécifique à ce canal : « Ce qui serait extraordinaire, c'est de considérer qu'il y a un segment très particulier qui amènerait, pourquoi pas demain, une tarification propre à ceux qui passent par l'IA. C'est un peu ça qu'on cherche à valider ou invalider. »

Chez Maif, la limite est posée d'emblée, et assumée comme un choix stratégique. « Nous distinguons ici le devis de la souscription : rien n'exclut d'aller jusqu'à l'affichage d'un tarif dans ces environnements, mais la souscription finale reste réservée à notre réseau de distribution omnicanal, pour garantir la pleine maîtrise de la production », explique Romain Liberge. Une frontière que la mutuelle revendique jusque dans le parcours client : « La bascule ramène le sociétaire dans l'écosystème Maif : maif.fr, prise de rendez-vous, et surtout la mise en relation avec nos conseillers généralistes en centres d'appel », détaille Romain Liberge, pour qui l'IA n'est qu'un point de passage : « L'assistant est finalement une porte d'entrée, pas un point d'arrivée. » Et non un canal de souscription : « Souscrire engage un devoir de conseil, une traçabilité très claire du consentement, une protection des données que nous n'externalisons pas sur une plateforme tierce. »

Un canal encore marginal, déjà stratégique

Au démarrage des opérations, le poids réel du canal reste modeste : « C'est 1 % de notre flux », indique Christophe Dandois, qui refuse pour l'heure d'y voir un levier commercial : « On ne peut pas considérer que c'est un canal d'acquisition, c'est de l'innovation. Ça nous permet d'exister et de se préparer pour les douze, dix-huit prochains mois. » Il compare la situation à l'émergence des app stores : « Ça me fait penser à 2008, quand les stores ont été lancés – on ne sait pas encore quelle va être la trajectoire, ni les profils qui sont dedans. On voit d'ailleurs qu'il y a sans doute autant de concurrents qui nous testent que de vrais clients. »

Une prudence que partage Romain Liberge, pour qui l'enjeu immédiat n'est pas commercial : « Je nuancerais le mot "acquisition". À ce stade, c'est d'abord un canal de présence et de relation : être là où nos sociétaires cherchent désormais leurs réponses – près d'un Français sur deux utilise une IA générative, un peu plus chez nous – et s'assurer que l'information qui circule sur nous est juste. L'acquisition viendra peut-être dans un second temps, mais elle n'est pas le point de départ. » Chez Leocare, cette prudence se double d'une conviction : le Web perd déjà du terrain face aux environnements IA. « On voit qu'il y a du flux qui quitte le Web pour aller vers les environnements IA », observe Christophe Dandois. « Je pense qu'il faut accepter d'être humble : on ne sait pas, mais il faut être présent, avoir de la data. »

Ne pas parier sur une seule plateforme

Les deux dirigeants s'accordent sur un point : ne pas figer leur présence sur ChatGPT. Maif se dit « agnostique quant aux plateformes » et entend étendre sa présence à mesure que les usages se stabiliseront. Romain Liberge file la métaphore : « Notre stratégie peut s'illustrer de la même façon qu'une maison et sa structure : les fondations et le foyer – nos modèles et infrastructures souverains, européens, nos agents propriétaires – nous les maîtrisons pleinement. Mais nous ouvrons grand les fenêtres sur les lieux où vivent nos sociétaires, pour rester en lien avec eux. Cœur souverain, présence ouverte sur les nouveaux points de contact : les deux ne s'opposent pas, ils se complètent. » Le champ des futurs services reste, lui, cadré par un principe d'utilité : après l'exposition aux risques climatiques et la simulation vélo, « la suite suivra la même logique : information, orientation, simulation autour de nos moments de vie – habitation, mobilité, prévention », précise Romain Liberge, qui revendique une approche test & learn : « Ce sont les usages qui décideront demain de ce que nous priorisons. »

Chez Leocare, l'exploration dépasse déjà ChatGPT : « On travaille aussi avec Gemini et Claude », même si l'application de devis auto grand public n'est, pour l'instant, disponible que sur ChatGPT. Sans dévoiler de calendrier, Christophe Dandois annonce déjà d'autres projets : « Je les garde au frais », temporise-t-il, avant de lâcher : « Vu notre positionnement digital sur l'assurance, nous n'avons pas le droit d'être en retard sur ces sujets. Nous voulons même plutôt être les premiers. » D'autant que l'essentiel de l'usage de l'IA chez l'assureur se joue hors de la vitrine conversationnelle, dans la relation client, l'actuariat et le développement informatique – « la partie immergée de l'iceberg, beaucoup plus puissante que l'usage applicatif visible du client », appuie le dirigeant de Leocare.

Une prudence dans le discours que l'on retrouve aussi chez April Moto, pourtant le plus avancé des quatre sur la souscription : son directeur digital, Nicolas Auvinet, tient ainsi à recadrer l'enjeu : « L'arrivée de ChatGPT est une évolution et non pas une rupture », confiait-il à La Tribune de l'assurance (n°325, juillet-août 2026, p. 14). L'évolution du comportement des consommateurs tranchera le débat.

Trois questions à Cyrille Chartier-Kastler, président de Facts & Figures

Même s’il représente un volume de trafic modeste, le canal d’acquisition de clients via ChatGPT pourrait à terme se développer, comment voyez-vous son avenir ?

Nous assistons à l'émergence d'un nouveau canal de distribution, et il serait imprudent de ne pas prendre en compte son évolution à venir. L'histoire du numérique montre que les ruptures commencent souvent avec des usages marginaux avant de devenir des réflexes. Les moteurs de recherche, les comparateurs ou les réseaux sociaux ont tous suivi cette trajectoire. La vraie question n'est donc pas de savoir si ChatGPT génère aujourd'hui beaucoup de prospects, mais si les consommateurs prendront demain l'habitude de demander à une intelligence artificielle : « Quelle assurance est faite pour moi ? » plutôt que d'effectuer une recherche classique sur Internet. Tout indique que cette évolution est déjà en marche.

Pour les assureurs, l'enjeu est stratégique. Il ne s'agit plus seulement d'être visible sur Google ou auprès des comparateurs, mais d'être présent dans les réponses produites par les assistants conversationnels. Cela suppose de travailler la qualité des contenus, leur fiabilité, leur structuration, mais aussi leur crédibilité auprès des modèles d'intelligence artificielle. Ainsi, l'intégration de leurs plugins (extensions) propres au sein de ChatGPT permet de s'adapter aux demandes des utilisateurs. On y retrouve aujourd'hui non seulement des assureurs tels que la Maif, April, Leocare, mais aussi les comparateurs d'assurances (lesfurets). Les annonces récentes de plusieurs acteurs du marché montrent d'ailleurs que le secteur a bien identifié ce changement. Nous entrons progressivement dans une logique où les IA génératives deviennent une nouvelle porte d'entrée vers les offres d'assurance.

À terme, il est même envisageable que ces assistants ne se limitent plus à recommander une offre, mais accompagnent l'utilisateur jusqu'à la souscription, voire dans la gestion de son contrat. Ce n'est pas simplement un nouveau canal d'acquisition : c'est potentiellement une nouvelle interface entre l'assureur et son client.

Les assureurs ayant un rôle de conseil et d’accompagnement, les IA génératives peuvent-elles à terme remplir pleinement ce rôle ?

Il faut distinguer ChatGPT de l'intelligence artificielle au sens large. ChatGPT est une interface conversationnelle. Son rôle est d'interagir avec les utilisateurs, de comprendre leurs besoins, d'expliquer des notions complexes ou de les accompagner dans leurs démarches. L'intelligence artificielle, elle, recouvre un ensemble beaucoup plus vaste de technologies déjà largement utilisées dans l'assurance : lutte contre la fraude, analyse documentaire, gestion automatisée des sinistres, aide à la souscription, modélisation des risques, personnalisation des offres ou encore assistance aux collaborateurs.

L'IA générative rend ces capacités accessibles au travers d'une conversation naturelle. Peut-elle remplacer le conseiller ? Probablement pas, mais elle va profondément transformer son rôle. Pour tous les besoins standardisés, l'IA sera capable d'expliquer des garanties, de comparer des contrats, de guider un client dans une déclaration de sinistre ou de préparer une recommandation personnalisée en quelques secondes. Elle apportera une disponibilité permanente et une qualité de réponse de plus en plus élevée.

En revanche, le conseil ne consiste pas uniquement à répondre à une question. Il implique également de comprendre un contexte de vie, d'arbitrer entre plusieurs stratégies patrimoniales, de gérer des situations émotionnellement sensibles ou d'assumer une responsabilité dans une recommandation. C'est précisément dans ces situations que l'intervention humaine conservera une valeur déterminante. L'avenir est donc moins celui du remplacement que de l'augmentation. Les meilleurs assureurs seront ceux qui utiliseront l'intelligence artificielle pour rendre leurs conseillers plus efficaces, plus disponibles et plus pertinents, plutôt que pour chercher à les faire disparaître.

Pensez-vous que le document de réflexion présenté par l’ACPR sur l’équité algorithmique va assez loin ?

L'initiative de l'ACPR est bienvenue, car elle pose une question essentielle : comment concilier innovation algorithmique et confiance des assurés ? Pendant longtemps, les débats autour de l'intelligence artificielle dans l'assurance ont porté principalement sur la performance des modèles. Désormais, les sujets de transparence, d'explicabilité, de gouvernance et d'équité deviennent tout aussi importants. C'est une évolution saine. Pour autant, le véritable défi commence maintenant. L'équité algorithmique ne se décrète pas ; elle se démontre. Les assureurs devront être capables de documenter leurs modèles, de détecter les biais, d'expliquer leurs décisions et de mettre en place une gouvernance robuste de l'intelligence artificielle. Cet enjeu dépasse largement les seuls modèles de tarification.

Avec l'essor des IA génératives, une nouvelle dimension apparaît : celle des recommandations formulées directement aux clients. Si un assistant conversationnel influence le choix d'un contrat ou la compréhension d'une garantie, les exigences de qualité, de transparence et de contrôle deviennent encore plus fortes. Au fond, la question n'est plus de savoir si l'intelligence artificielle sera utilisée dans l'assurance. Elle l'est déjà. La véritable question est de savoir quelles entreprises sauront instaurer un cadre de confiance suffisamment solide pour que cette innovation soit acceptée durablement par les clients, les régulateurs et les distributeurs.

À cet égard, les travaux de l'ACPR constituent une première étape importante. Ils devront désormais s'articuler avec le cadre européen de l'AI Act et surtout se traduire par des pratiques opérationnelles concrètes au sein des organismes d'assurance. 

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